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    Nous participerons au prochain salon des Vignerons Indépendants de Lyon (Halle Tony Garnier) du jeudi 25 au lundi 29 octobre 2018, stand D74.

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La vie du domaine en photo

L'histoire du domaine du Logis du Prieuré

Le carnet de bord de mon père

Chaque année, j’ai plaisir à évoquer pour vous quelques aspects humains et techniques propres à mon métier de vigneron. Cette année, je vous parlerai d’un très précieux registre que, judicieusement, mon père a ouvert voilà 65 ans. Il s’agit plus précisément d’un carnet de bord concernant la période des vendanges : y figurent une multitude de données techniques, parcelle par parcelle (le rendement, le degré, la date de récolte) mais aussi des renseignements climatologiques et des commentaires sur l’ensemble de chaque millésime. Il m’arrive souvent de feuilleter avec intérêt et curiosité les pages de ce cahier tenu régulièrement par mon père.

Ainsi je relève la date la plus tardive du commencement des vendanges : le 12 octobre en 1956. A l’inverse, les vendanges les plus précoces : le 1er septembre en 2003.
Pour l’année 1945, le témoignage est édifiant : "Gel complet sur 10 hectares. 10 barriques récoltées soit 200 litres à l’hectare".
En 1947, j’apprends que le coût des vendanges a été de 28 600 francs anciens soit 43 euros, on croit rêver…
Les pages 1950 et 1951 sont restées blanches pour cause de service militaire au Maroc.
En 1957, année de petite récolte, la barrique de cabernet d’Anjou atteint le prix hallucinant de 40 000 francs anciens.
L’excellent millésime 1959 fut choisi par le curé du village comme vin de messe pendant de longues années.
En 1963, le salaire horaire d’un vendangeur est 1,90 francs.
En 1974, on ne savait plus où loger le vin tellement ce millésime était pléthorique.
Par ailleurs, mon père souligne la toute première apparition de la machine à vendanger en 1976.
1989 fut une très belle récolte malgré 3 hectares complètement ravagés par la grêle le 21 mai.
Le millésime 1990 reçoit tout simplement la mention concise mais explicite : "très, très, très belle récolte". Cette récolte 1990, qui fut aussi la dernière avant le retrait définitif de mon père des affaires, alliait qualité et quantité.

Par la suite mon père, de son œil avisé et expérimenté, continua à consigner méticuleusement ses observations.

Ainsi, à la relecture attentive de ces témoignages authentiques on comprend et mesure mieux le degré d’incertitude inhérent à la vie d’un vigneron guidé par la passion de son métier. Aujourd’hui ayant perpétué la rédaction de cet ouvrage, je fais le constat suivant : les mêmes angoisses, les mêmes hésitations, mais aussi les mêmes moments d’espoir et de bonheur qui se concrétisent chaque année.

Plus de 25 ans de viticulture !

Février 2008

Le temps des études en Bourgogne terminé, je dus abandonner, en juin 1982, non sans regret et nostalgie la vie heureuse et insouciante de la jeunesse. Après seulement quelques mois d’observation, le premier janvier 1983 j’entrai officiellement dans le monde du travail et des responsabilités; en effet mon père m’invita sans détour à intégrer l’exploitation viticole familiale. 

Aujourd’hui donc, 25 ans de cheminement professionnel m’incitent, tout naturellement, à me retourner et à contempler l’étendue de l’ouvrage accompli, toujours animé par la même passion. L’approche technique a certes beaucoup évolué. D’un mode de conduite rationnelle d’une production de masse, nous nous sommes dirigés rapidement vers un mode de conduite privilégiant la qualité; je ne reviendrai pas sur tous les sacrifices nécessaires à cette volonté mais je peux vous assurer qu’elle reste le fer de lance de mes choix.

Produire de la qualité, c’est entièrement louable mais, aujourd’hui, cette volonté s’accompagne de la nécessité impérieuse de produire propre! Il y a 25 ans, nous étions très loin de ces nouveaux paramètres environnementaux. Les contraintes sont pesantes mais les résultats, très gratifiants et valorisants sur le plan humain, ont relancé l’intérêt et la passion du métier.

Et cependant, même avec un quart de siècle d’expérience, je dois me rendre à l’évidence : la maîtrise de la production, si choyée soit-elle, peut nous échapper à tout moment. Une bonne partie de notre travail doit s’en remettre au hasard de la nature, aux aléas climatiques et au mystère de la terre. A jamais, le vin reste et restera le fruit original d’une interaction fusionnelle du terroir, du climat et du vigneron.


Maisonnette de Vignes

Février 2007

Dans la continuité de la stratégie environnementale du vignoble adoptée depuis quelques années, un nouveau pas vient d’être franchi aujourd’hui : devenu récemment exploitant propriétaire de l’intégralité de la parcelle « Clos des Aunis », je ne peux que me réjouir de cet événement qui marque la carrière d’un vigneron. Cette parcelle située en aire d’appellation « Coteaux du Layon » s’étend  sur 11 hectares d’un seul tenant. La complète restructuration  entreprise depuis 14 ans va pouvoir se prolonger. D’ici quelques années, 3 hectares supplémentaires de nouvelle plantation de chenin viendront s’ajouter pour constituer un très bel ensemble parcellaire viticole où continueront d’être produites nos meilleures cuvées de Coteaux du Layon.

Pour couronner cette réalisation, un vieux rêve a pu enfin se concrétiser : l’été 2006, sous les fortes chaleurs estivales, nous avons procédé à l’élévation d’une maisonnette de vigne au centre de la parcelle « Clos des Aunis ». Pourquoi une telle construction ? Autrefois, une maisonnette était implantée au milieu des vignes d’une part pour marquer un territoire, d’autre part pour entreposer des outils et servir d’abri au vigneron. En renouant avec cette tradition, je poursuis mon projet de restauration du paysage viticole tout en valorisant le terroir le plus adapté et le plus propice à une production de qualité.

Souvenirs d'enfance de mon père

Je vous propose de vous laisser porter par la lecture des mémoires de mon défunt père, Louis Jousset (1929-2009). Du haut de ses 10 ans, avec ses yeux et son insouciance d’enfant bientôt adolescent, il fut comme ses contemporains un témoin direct de la période trouble et douloureuse que furent la guerre 1939–1945 et l’Occupation . Voici donc les témoignages écrits ou oraux de mon père que j’ai moi-même rassemblés.

« Après la mobilisation générale décrétée au mois d’août 1939, ce fut le 3 septembre suivant que le tocsin nous annonça la déclaration de guerre à l’Allemagne et ses alliés. " La guerre sera rapide, la ligne Maginot nous protège " nous disait-on. " Hitler est invincible, toute résistanceest inutile ! " rétorquaient d’autres. Alors inconscients du cataclysme qui menaçait une nouvelle fois l’Europe et le monde, mes petits camarades et moi-même ne perdions pas l’occasion d’errer dans les vignobles du village à l’affût des premiers raisins mûrs dont nous nous délections en ce bel automne 1939. L’imaginaire de notre esprit en ébullition était animé par l’idée saugrenue d’en découdre rapidement avec " les Boches ". Quelle ne fut pas notre déception, il ne se passait rien ! Le grand calme régnait sur notre petit village. C’était, en effet, ce que nous appellerons bientôt la " drôle de guerre ".

Printemps 1940. Comme chaque année, le printemps était ponctué par les traditionnelles processionsdes Rogations. Cette tradition chrétienne et surtout très rurale consistait à parcourir, trois matins consécutifs, fin avril, la campagne dès les aurores. En tête du cortège, Monsieur le Curé entouré des ses enfants de choeur ouvrait la marche suivi du sacristain agitant ses échelettes*, des porteurs de bannières dévolues aux saints de la paroisse, puis d’une longue file de pèlerins entonnant cantiques et chants. Nous nous arrêtions à chaque calvaire disséminé ici et là sur le territoire communal pour prier le ciel et principalement saint Marc de nous accorder untemps favorable aux travaux des champs et en particulier à la récolte des foins, à la moisson etaux vendanges.

* échelettes : petites clochettes portatives que l’on agitait tout en marchant durant les processions.

Mais cette fois-ci, Monsieur le Curé ajoutait aux invocations habituelles de ferventes et insistantes prières pour la paix. Sur le chemin du retour au village, je sentis que l’ambiance était devenue lourde et morose. Les hommes, d’un côté, pour la plupart d’entre eux, anciens combattants 14-18, marmonnaient à mi-voix évoquant la situation internationale préoccupante. Les femmes, elles, chemin faisant, la tête basse, ne disaient rien, plongées peut-être dans de sombres pensées. Tout juste revenus à temps pour l’école, ravigotés par cette fraîche promenadepastorale, mes camarades et moi retrouvions avec plaisir notre instituteur et son tableau noir. Cet homme admirable, habituellement si affable et souriant, revêtait ce matin-là un visage grave; il ne tarda pas à nous annoncer sa mobilisation et allait donc à mon grand regret nous quitter, on ne sait pour combien de temps. Devant cette accumulation d’indices, tout gamin de presque 11 ans que j’étais, je commençais à comprendre que les affaires allaient se gâter rapidement et sérieusement.

La guerre avec ses contours menaçants se faisait de plus en plus précise en se rapprochant dangereusement de nos contrées. Les espoirs utopiques de la ligne Maginot envolés, les journaux et les radios TSF nous apprenaient que notre armée se repliait, selon la formule consacrée, de " positions préparées à l’avance " en " positions préparées à l’avance ", pour un jour arriver à Saumur dans le but d’interdire à l’ennemi le franchissement de la Loire*. Déjà dans notre village de Concourson (à 25 km de Saumur), nous vîmes passer à mon grand étonnement des convois de réfugiés venant de Paris, de l’Est et du Nord. Quelques-uns étaient en automobile, d’autres véhiculés par des chevaux attelés à de surprenants chariots à quatre roues que nous n’avions pas l’habitude de voir dans notre région. Quelques familles restèrent à Concourson pour s’établir dans des maisons inoccupées. D’ailleurs, une famille du Nord, déjà réfugiée en 1914, retrouva de nouveau le même gîte. Dans le même temps, une unité française établit son cantonnement au village. J’étais fasciné par les uniformes, les camions, les motos, les ambulanceset les armes. Intrigué aussi par les odeurs inhabituelles qui émanaient des cuisines roulantes, je m’approchais de celles-ci et je regardais nos vaillants soldats avec des yeux d’envie et d’admiration.

Un matin, au réveil, un lourd silence s’abattit sur notre bourg. Les coups de canon sur la Loire s’étaient brutalement tus. A mon désarroi, mes " soldats français " avaient levé le camp, aspirés par l’inexorable mouvement de la débâcle. »

* épisode héroïque et mémorable des "Cadets de Saumur ".

 


Pour nous les écoliers, la guerre semblait finie. À ma grande stupéfaction, le répit fut de courte durée; littéralement subjugué, voire admiratif et plein de crainte à la fois, je vis une colonne allemande investir notre village pour y établir son cantonnement.  Ces soldats de la Wehrmacht évoluaient et se déployaient dans les lieux avec une rigueur et une discipline qui m’impressionnèrent. Ils étaient sous le commandement d’un officier vociférant des ordres tels des  coups de fouet glacials qui me résonnent encore aux oreilles. Toutefois, ces nouveaux venus se montraient en apparence courtois avec la population à tel point que j’en fis innocemment l’observation complaisante devant mes parents. Leur réaction fut cinglante et sans équivoque. Sans me donner plus de détails sur leur ressentiment au sujet de ces envahisseurs qui leur rappelaient trop la guerre 1914-1918, je devais m’abstenir de toute « remarque idiote et incongrue ». Je compris par la suite la gravité et le bien-fondé des propos de mes parents. De même que les vacances scolaires sonnaient en cette fin de juin 1940, commençaient aussi les longues années d’occupation. Le gouvernement signait la capitulation et mettait fin à la débâcle de notre France meurtrie et humiliée.La vie reprit son cours. À la rentrée d’octobre, nous avons tous appris et chanté en chœur « Maréchal, nous voilà.! »Notre quotidien vit de nouvelles contraintes imposées par l’occupant; aux restrictions, rationnements et réquisitions, s’ajoutait une atmosphère lourde, inquiétante et suspicieuse. Conformément à la loi, mon père dut remettre aux autorités son magnifique fusil de chasse; un fusil  « à chiens », calibre 16, de marque  Lefaucheux du XIXème siècle. Avec mes yeux d’enfant, j’admirais  tout particulièrement la bécasse et le faisan ciselés dans le métal avec une infinie précision, de part et d’autre sur les « bascules » de l’arme. Cette pièce de collection, que mon père arborait si fièrement lors de parties de chasse, disparut à jamais à mon grand dépit.

 

Je fus tout autant meurtri dans mon amour-propre, le jour où mon père dut rendre son écharpe de maire, contraint et forcé par les nouvelles autorités préfectorales. Du haut de mes onze ans,  moi qui étais si fier de ce père modèle, de ce père héroïque, ancien poilu de 1914-1918, premier magistrat de la commune, je le voyais aujourd’hui capituler devant l’épreuve tout en préservant toutefois son honneur.Bientôt, le village retrouva un peu de gaîté; une dizaine de jeunes hommes tombés prisonniers dans les premières semaines du conflit recouvraient la liberté et purent reprendre part aux activités agricoles et viticoles jusqu’alors perturbées. Par ailleurs, vingt et un autres restèrent prisonniers jusqu’en 1945.L’occupation et la présence ennemie devenaient pesantes. Cependant, l’espoir vivait toujours. Viendraient des jours meilleurs. En attendant nos parents écoutaient clandestinement le poste TSF diffusant les informations de la « France Libre » depuis Londres; je ne comprenais rien de ce qui se disait. Seul le « Bong ! Bong !  Bong ! bong » m’amusait beaucoup. Pressentant malgré tout le côté transgressif de ces émissions, je n’osais surtout pas poser de questions à mon père de peur de m’attirer des réprimandes.Un jour, après avoir visité impunément la cave et le chai du domaine familial et mis le feu, peut-être accidentellement, à une grange sans grande valeur, les « soldats prussiens » comme disait ma grand-mère partirent du village au grand soulagement des ses habitants.Nous étions alors en septembre 1941. Certes, ni la guerre ni l’occupation n’avaient cessé, mais ma scolarité m’obligeait désormais à quitter la maison et le village pour me diriger vers le collège  Saint Louis à Saumur où je pus côtoyer à nouveau  les soldats ennemis et vivre l’occupation sous un aspect inattendu. 

La troupe allemande venue cantonner quelques jours dans notre village de Concourson leva le camp soudainement. Le calme revint parmi la population. En dépit des circonstances, la vie devait reprendre son cours.

Alors âgé de onze ans, je savais qu’un saut dans l’inconnu allait bientôt changer mon existence: dans quelques semaines je devais faire ma rentrée scolaire à l’Institution Saint Louis de Saumur avec le statut de pensionnaire. Fini le temps de la petite école de campagne avec mon cher instituteur ! Fini le temps de ma salle de classe dont j’avais eu tout loisir de m’imprégner de son odeur caractéristique et de mémoriser les cartes de géographie figées sur les murs verdâtres à la peinture écaillée. Fini le temps insouciant des camarades de la grande enfance et surtout fini le temps de la douceur du foyer familial, entouré de parents aimants et protecteurs. Tous ces temps étaient désormais révolus. A mon grand désarroi aussi, les vendanges 1940 se feraient sans moi.

Avec la fin septembre, la rentrée scolaire sonna enfin. La gorge serrée, je m’immergeai brutalementdans ce nouvel univers que j’avais du mal à imaginer. L’Institution Saint Louis en imposait: à voir sa belle façade (fin XIXème), je crus naïvement entrer dans un château. A l’intérieur,je déchantai; je découvris une atmosphère très austère où régnaient la grisaille et l’humidité. Je découvris avec effroi le dortoir avec ses interminables alignements parallèles de lits ferrailleux. Que dire aussi de l’insalubre réfectoire,crasseux, mal éclairé, où l’on nous servait une pitance tristounette :« patates et fayots » en alternance constituaient notre régime journalier, tout comme la messe quotidienne à 7 heures du matin et la prière du soir, incontournables. Enfin pour ne me réconforter, ni me rassurer en rien, le corps professoral, constitué essentiellement d’ecclésiastiques aux mines sévères, se fondait parfaitement dans cet univers glauque.
Après une jeunesse heureuse et insouciante, je me trouvais confronté à une ambiance carcérale oppressante comme les lourdes portes du pensionnat qui m’enfermaient en ces lieux cafardeux pour un trimestre.

Contre toute attente, cette situation prit soudainement une tournure inespérée et pour le moins cocasse…

Quelques semaines après la rentrée scolaire, en novembre, un matin de très bonne heure, nous fûmes réveillés par des bruits extérieurs inhabituels. Tous, sortis du lit sur-le-champ, après avoir maladroitement essuyé les vitres embuées des fenêtres, les yeux encore pleins de sommeil,nous découvrîmes avec stupéfaction la cour d’honneur du collège envahie par des engins motorisés allemands qui manoeuvraient sous les aboiements d’un sous-officier 

« Les Allemands ! les Boches ! On est foutu ! » Les cris jaillissaient dans le dortoir, qui trahissaient notre excitation et notre inquiétude. Notre surveillant, extirpé brutalement lui aussi deson sommeil, sortit hirsute de son alcôve et nous intima de nous calmer et de faire silence.

Les explications de « Monsieur le Supérieur » (comme il était de rigueur de le nommer) ne tardèrentpas : le collège était réquisitionné par les forces d’occupation. L’organisation de l’institution allait être profondément chamboulée. Allions-nous devenir des collégiens en état d’errance, sans toit ni instruction ? Nos responsables trouvèrent alors des solutions de fortune pour faire face à une situation complètement imprévue. Dans un premier temps, toujours groupés par classe, nous fûmes disséminés en différents lieux de la ville de Saumur. Au gré dela journée, les repas se prenaient au patronage Saint Pierre; les cours étaient dispensés dans de grandes caves aménagées pour l’occasion sous de belles maisons bourgeoises saumuroises. Quant au théâtre de Saumur, il nous servit de dortoir. Nous aménagions notre couchage tant bien que mal parmi les fauteuils. Les grands s’empressaient d’occuper les « poulaillers », nous, les petits, devions nous contenter de « l’orchestre ». Les points d’eau pour la toilette s’avéraient notoirement insuffisants. Mais qu’importe, au milieu de ce joyeux désordre improvisé, c’était un véritable vent de liberté qui nous soulevait. L’austérité, la monotonie et la discipline rigoureuse du pensionnat s’étaient soudainement volatilisées pour laisser place à une vie de nomade citadin, improvisée et insolite. Nos pérégrinations en ville ne nous procuraient quedu bonheur et un sentiment grisant d’indépendance. Forts de notre hardiesse et prompts aux espiègleries, il nous arrivait de suivre un peloton de soldats allemands et de nous mettre àmarcher au pas comme eux. Autant vous dire que nous fûmes vite dissuadés de continuer ce genre de provocation.

Cette vie de potaches endiablés dura trois années et demie. Nous le pensions tout bas, mais nous nous gardions bien de le dire tout haut de peur d’attirer la désapprobation de nos professeurs ou de nos parents : « Nos envahisseurs nous avaient en quelque sorte rendu notre libertéde collégiens !! »En 1944, les choses allaient se gâter pour nous collégiens, comme pour nos occupants.

Notre vie de potaches endiablés se déroula ainsi durant trois ans et demi. Malgré les restrictions, voire les privations concernant surtout l’alimentation, notre
statut de collégiens « libres » au milieu des forces d’occupation germaniques nous enthousiasmait toujours autant. Pour pimenter notre défiance à l’ennemi,
le père Garivet, professeur de latin, mais aussi aumônier scout au caractère bien trempé eut l’audace de perpétuer, malgré les circonstances, l’activité de scoutisme
au sein de notre collège. Toléré au début de l’Occupation, jusqu’à devenir interdit par la suite, le scoutisme était devenu notre acte de résistance passive.
Au printemps 1944, l’ambiance se dégrada visiblement de semaine en semaine. Les Allemands devenaient de plus en plus nerveux et suspicieux. Les faits de résistance dans les alentours prenaient de l’ampleur ainsi que les raids aériens des Alliés visant quelques points stratégiques sur Saumur. Les conséquences sur notre belle vie de collégiens ne tardèrent pas à se faire sentir.
Nos déplacements dans le centre ville devinrent contrôlés et restrictifs et les alertes aériennes ponctuaient à maintes reprises nos activités. Nous allions devoir désormais nous terrer dans les innombrables caves et souterrains de Saumur.
L’ambiance avait bel et bien changé dans les deux camps. La prudence, l’inquiétude mais aussi l’expectative avaient pris le dessus. Nous pressentions que des événements majeurs allaient surgir. Peut-être le dénouement ?


Le 6 juin 1944 arriva. Avec le débarquement les forces libératrices déferlaient sur la Normandie. Un espoir de paix et de liberté nous envahit. Pour autant, les conditions devenaient intenables. Les bombardements intenses et fréquents sur Saumur sonnèrent prématurément la fin de l’année scolaire. Trois années auparavant, l’occupation allemande nous avait valu, à nous collégiens, un peu plus de liberté et maintenant les « Ricains et les British » nous renvoyaient dans nos foyers !
A la fois heureux et inquiet, je fis mes adieux à mes camarades de pensionnat, enfourchai mon vélo avec ma valise et regagnai à la force des mollets mon village (à 25 km). En cours de route, en rase campagne, je fus stupéfait de voir un petit avion de la R.A.F., passant à basse altitude, lâcher quelque chose qui éclata au sol dans une haie au bout d’une parcelle de vigne : c’était une petite bombe.
Avait-il repéré quelque chose de suspect ? Je ne le saurai jamais. Toutefois, curieux et intrépide, j’allai me brûler le bout des doigts en ramassant un éclat encore incandescent. Ce fut là, en
quelque sorte, mon seul « fait d’armes » que je m’abstins sagement de révéler auprès de mes parents.

Trois mois plus tard, fin août, notre région fut libérée. Malgré la liberté et le soulagement retrouvés, la situation était des plus précaire et confuse. Tout manquait. L’électricité était coupée fréquemment. Nous étions alors privés de lumière et d’informations. Mon père allait régulièrement chez le curé du village écouter la radio de la France Libre grâce à un « poste à galène » (poste fonctionnant sans électricité). On suivait ainsi l’évolution de la guerre qui était loin d’être terminée.

Enfin vint le 8 mai 1945, fin des hostilités, jour de la Victoire. L’ allégresse submergea le coeur de chacun d’entre nous. La population du village s’amassa devant la mairie pour une brève cérémonie aux drapeaux puis se dirigea en cortège vers l’église pour chanter un « Te Deum » d’action de grâces.
Malgré la paix retrouvée et la liesse générale, c’était la grande déconvenue pour les vignerons du village et de toute l’Anjou. Quelques jours auparavant, le premier et le deux mai, des gelées nocturnes induites par un vent glacial du nord, avaient dévasté le vignoble. Les plus anciens Concoursonnais n’avaient jamais connu pareille catastrophe et les vignerons ne vendangèrent pas à l’automne suivant.
N’était-ce pas le prix à payer pour une paix retrouvée, suggéraient les esprits superstitieux ?

 

Le "Pinard"

Il y a tout juste un siècle mon grand-père Louis Jousset (1890-1969) était appelé sous les drapeaux pour effectuer son service militaire. Conformément aux lois de la IIIème République, cet incontournable devoir civique durait trois années pleines. 

Pour tous les jeunes hommes de l’époque, coupés de leur famille, de leur village et de leurs terres, cette redevance humaine constituait certainement une lourde contrainte. Cependant cette génération devait connaître bien pire : le devoir national à peine achevé en 1914, c’est avec l’Histoire que mon grand-père avait rendez-vous.

Alors que l’Europe des monarchies déchirées et des alliances en tout genre s’embrasait, la mobilisation générale était décrétée en ce joli mois d’août 1914. Louis Jousset, immédiatement rappelé à son régiment, ne ferait pas cette année encore la vendange du millésime 14 qui s’annonçait prometteuse.

Je me souviens très bien encore de ce grand-père distingué et affable, arborant malgré lui ses blessures de guerre. Il nous parlait très souvent du "pinard". Ce néologisme, sans doute né de l’argot parisien, s’était répandu durant la Grande Guerre pour appartenir définitivement au vocabulaire des Poilus aux yeux desquels ce terme ne comportait pas forcément de connotation péjorative. 

L’union sacrée se faisait autour du pinard qui fut qualifié tour à tour de "Père Pinard", de "Saint Pinard" ou de "Pinard de la Victoire" par les Poilus défenseurs de la Mère Patrie. 

Par contre, pour désigner et qualifier un mauvais vin, mon grand-père parlait alors de "picrate", faisant ainsi référence à l’acide picrique avec lequel on confectionnait certains obus à gaz. Le terme "gnôle" pour désigner l’eau-de-vie fut largement utilisé et répandu dans le langage des tranchées. "Pinard", "picrate", "gnôle" et "rata" revêtaient une importance capitale dans le quotidien des Poilus exposés à d’incommensurables souffrances.

La lecture de nombreux ouvrages * sur cette tragique période, fourmillant de témoignages, d’allusions, et d’anecdotes m’a permis de mesurer l’importance des ces denrées. 

Au début du conflit, le soldat français recevait quotidiennement un quart de litre de vin. A cette ration réglementaire pouvait s’ajouter un autre quart  "remboursable", autrement dit payant pour la somme de 0,32 francs. A partir de janvier 1916, la ration gratuite était portée à un demi-litre, à laquelle s’ajoutait un autre quart toujours remboursable.

Ainsi, la consommation globale annuelle sur le front s’élevait à 12 millions d’hectolitres. Dans les tranchées, pour conforter les rations, les sergents-fourriers ne manquaient pas de différer quand ils le pouvaient l’état des pertes humaines afin de mieux servir les survivants. Autre combine bien connue : dilater un bidon en faisant exploser une cartouche de poudre à l’intérieur afin d’en augmenter sa capacité. Avant de partir à l’assaut, il était plus prudent de boire toute sa gnôle afin de se donner du cœur à l’ouvrage…. Par ailleurs, l’eau était si rare dans les tranchées que le poilu était amené à se raser avec du vin. 

Après ces quatre années dévastatrices sur le plan humain et matériel, mon grand-père fut démobilisé dès novembre 1918. Grièvement blessé à deux reprises, quasiment absent durant sept années consécutives, il retrouva son village natal pour se marier, fonder une famille et se consacrer désormais à son métier de vigneron et le transmettre à sa descendance, qui en ma personne a repris le flambeau.

  • Nous étions des hommes (J. Moreau)
  • Carnet d’un Fantassin (C. Delvert)
  • Les Poilus (P. Miquel)
  • A l’ouest rien de nouveau (E.M. Remarque)
  • Carnets de Guerre (L. Barthas)
  • Sur les pentes du Golgota (J.J. Weber)
  • Les mots des tranchées (O. Roynette)
  • Médecin dans les tranchées (L. Laby)

 

« J’ai comme toi pour me réconforter

 Le quart de pinard

Qui met tant de différence entre nous et les boches. »

Guillaume Apollinaire, 1915, dans les tranchées.

 

"Bicorne"

Dans le droit fil de mes courriers antérieurs, destinés à révéler les aspects humains, sociaux et économiques inhérents à la vie rurale et à celle de mes aïeux, je voudrais vous faire découvrir une facette du parler local : l’utilisation de surnoms, un divertissement linguistique très vivace dans nos campagnes. 

A ce recours aux surnoms s’ajoutait, en Anjou, une particularité de prononciation : par exemple, les noms de famille terminés par "et", comme Messieurs Blet, Douet, Pasquet, Jousset (patronymes très répandus dans le vignoble local), se disaient "Blette", "Douette", "Pasquette", "Joussette" mais gardaient leur forme en "et" à l’écrit. 

L’attribution d’un surnom était un exercice subtil. Le surnom reflétait le plus souvent une particularité physique. Nous avions dans notre village un "Jambe de Pie" (il boitait), un "Bec à Fouasse" (il avait un appendice nasal proéminent), un "Quilorgne" (il était atteint d’un strabisme prononcé). 

Certains se voyaient caractérisés par leur juron de prédilection : "Bon Dieu d’Ours" ou alors "Poitrine de Vairon". Le comportement ou la posture de quelques autres avaient donné "Riche en Gueule", "Pas Mignon", "le Petit Prince", "Napoléon", "Bismarck" ou "De Gaulle". Un métier ou une fonction pouvaient naturellement déboucher sur un surnom. Nous avions ainsi dans le village "Patte Cirée" : il s’agissait de l’impitoyable garde-champêtre toujours chaussé de ses rutilantes bottes en cuir. On accolait aussi couramment au patronyme officiel un qualificatif reflétant le statut social ou la santé mentale : "Untel le Riche", "Untel le Pauvre", "Untel le Fou", "Untel le Fol" ou "Untel le Diable". 

Les surnoms à connotation militaire, toujours empreints de respect, rappelaient le passé de devoir et de sacrifice d’anciens combattants : "Verdun", "Crapouillot", "Diên Biên Phu", "Djebel" ou "Aurès". Apparaissent également certains surnoms dont l’origine restera à jamais énigmatique : "Belle Avoine", "Fusil-Pioune", "Jubol", "J’avons", "Pistache", "Pamplemousse", "Pompine", "La Fouine , "Le Furet" ou "L’Académie". 

Quelques-uns avaient connaissance du sobriquet qui leur avait été attribué. D’autres, au contraire, l’ignoraient. Etait-il nécessaire que l’intéressé sache le surnom dont il était affublé à son insu ? C’est ainsi que me vint l’envie de découvrir un éventuel surnom donné à mes ascendants. 

Après avoir questionné quelques vieux Concoursonnais d’origine, j’appris avec étonnement et plaisir que mon arrière grand-père Louis Jousset était couramment appelé "Bicorne" et que ce surnom aurait même survécu à mon grand-père et mon père. Autrement dit, il se serait transmis de manière étouffée d’une génération à l’autre. Pourquoi donc "Bicorne" me demanderez-vous ? N’y voyez là aucune nostalgie ou vénération de la coiffure emblématique du Premier Empire. En fait, mon aïeul avait la solide réputation d’un infatigable travailleur qui, afin d’implanter et d’agrandir son petit vignoble sur les coteaux, défrichait inlassablement le territoire envahi d’acacias, de chênes et de ronciers à l’aide d’un redoutable outil, la bicorne. Cet instrument, très commun à la campagne, est en fait une pioche munie d’un tranchant de chaque côté, en plan opposé, rappelant néanmoins le fameux chapeau napoléonien. 

Aujourd’hui, c’est avec fierté et reconnaissance que j’évoque la mémoire de mon aïeul Louis Jousset à qui l’on donna le surnom de "Bicorne" en référence à son courage et à son opiniâtreté. 

- Courier 2014 -

Le concours Général Agricole de Paris de 1909

En 1909, mon arrière grand-père, Louis Jousset, montait à la capitale afin de présenter pour la première fois ses vins au concours Général Agricole de Paris de 1909. Son audace et sa perspicacité furent rapidement récompensées. Il obtenait brillamment une médaille d’argent grâce à un vin blanc de la récolte 1908. En ces folles années, cette première consécration permit à mon aïeul d’asseoir notamment la notoriété des ses vins d’Anjou blancs ou rosés auprès du public et des bistrots parisiens.

Par la suite, d’autres diplômes vinrent étoffer le palmarès de la famille Jousset : en 1920, 1923, 1931, et 1939 les distinctions d’honneur à la gloire de nos vins d’Anjou s’affichèrent à nouveau sur les murs du chai de l’exploitation familiale.

En gardant constamment comme objectif la qualité indispensable à nos vins d’Anjou, l’exploitation s’est perpétuée sereinement de père en fils. Aujourd’hui encore, le combat pour la notoriété et la reconnaissance se poursuit : de nombreuses médailles attestent le sérieux et la passion qui m’animent sans cesse.

Le Phylloxéra

En 1870, Louis Jousset (1827-1911) mon arrière-arrière grand-père est un vigneron angevin dans la  force de l’âge qui se consacre résolument à la bonne marche du vignoble familial. Il est alors loin d’imaginer la montagne de difficultés et de tourments auxquels il devra faire face durant plusieurs décennies à venir.

En 1870, la France connaît le désastre de Sedan, la fin du Second Empire de Napoléon III, puis l’épisode dramatique de la Commune et l’avènement chaotique de la IIIème République. Mais cette année-là voit aussi la confirmation de l’intrusion, dans la quasi totalité du vignoble français, d’un fléau naturel sans précédent, le phylloxéra. Les vignerons français qui ont déjà dû subir, quelques années auparavant, une maladie cryptogamique, l’oïdium, découvrent alors la maladie que transmet le phylloxéra. De son nom latin,  Phylloxera Vastatrix  est un insecte hémiptère qui, au gré de son cycle biologique, vit tantôt dans les parties aériennes du cep de vigne, tantôt dans les parties souterraines; c’est à ce moment qu’il s’attaque irrémédiablement aux racines de la vigne et entraîne un dépérissement mortel. 

Se conjuguant, hélas, à la « Grande Dépression » économique du dernier quart du XIXème siècle le phylloxéra provoqua une crise sociale et économique gravissime au sein de la viticulture française. Toutefois, conscientes de l’énormité du désastre, les autorités gouvernementales instituèrent dans l’urgence une Commission nationale supérieure du phylloxéra. Puis, au niveau de chaque commune viticole, on encouragea la création de comités de défense que la loi du 15 juillet 1878 instaura sous la dénomination de « Syndicat antiphylloxérique ». Cette disposition exceptionnelle était une avancée singulière car la formation de syndicats était alors interdite en France.

On lança même, par arrêté du ministère de l’Agriculture, un concours national doté d’une prime considérable de 300 000 francs pour récompenser qui trouverait un remède susceptible d’éradiquer le mal en question. Plus de 5000 propositions déferlèrent sur les bureaux du ministère : des plus loufoques aux plus faussement scientifiques, en passant par les plus superstitieuses et ésotériques, préconisant par exemple l’inhumation d’un crapaud à chaque pied de vigne pour vaincre le fameux puceron… Faute de moyen miracle, le prix ne fut jamais attribué.

Devant le caractère aléatoire des propositions, on imposa alors des dispositions radicales, comme l’arrachage et la destruction par le feu des vignes présentant les premiers symptômes. Bien que reconnue efficace, cette solution ne put suffire car il était impossible, au nom de la liberté, de l’imposer aux vignerons sans qu’aucun dédommagement financier ne fût prévu. Une autre mesure, également efficace, consistait à immerger des parcelles sous 30 à 40 cm d’eau pour « noyer » le parasite. C’était un moyen de lutte très lourd et souvent impossible à mettre en œuvre du fait de la topographie des sols viticoles souvent pentus. On adopta aussi la technique d’injection d’insecticide au pied de chaque cep. Deux insecticides, le  sulfure de carbone et le sulfure-carbonate de potassium furent alors homologués et là, du coup, largement subventionnés par le ministère de l’Agriculture. Cependant, très malaisés à mettre en œuvre, ces remèdes avaient leur limite.  

Les autorités scientifiques et viticoles durent s’attacher à trouver un moyen radical et durable. La solution vint alors d’où le mal était venu au préalable : les Amériques.

En effet, dans la première moitié du XIXème siècle, de nombreuses importations de plants de vigne américains avaient envahi le vignoble français pour de simples velléités d’amélioration quantitative et qualitative. Les résultats attendus n’avaient rien eu de convaincant, par contre on introduisit insidieusement des parasites tels l’oïdium, le mildiou et surtout le phylloxéra.Pour lutter donc, d’éminents ampélographes et pépiniéristes (G. Couderc, P. Viala, Millardet, Baco) travaillèrent à mettre au point la technique du greffage : la partie racinaire appelée communément le porte-greffe, d’origine américaine et donc résistant naturellement au phylloxéra, servait de support à un greffon d’origine française. Ainsi, on put à la fin du XIXème siècle reconstituer le vignoble français avec ses grands et célèbres cépages indigènes sans dégrader nullement la qualité originelle du vin.

Malgré la grande détresse vécue nos aïeux, après 30 ans de lutte acharnée la guerre contre le phylloxéra était gagnée. Avant cette crise écologique majeure, le vignoble français en 1850 s’étendait sur une surface impressionnante de 2 500 000 hectares. La vigne était implantée sur la quasi totalité de l’hexagone y compris dans les régions les plus septentrionales comme la Picardie et le Nord en passant par la Beauce, Bretagne et Normandie. Aujourd’hui, seules les régions viticoles à fort potentiel qualitatif ont survécu à ce chamboulement pour atteindre la superficie de 850 000 hectares (juste 3 fois moins qu’en 1850). 

Le courage et les sacrifices endurés par mon aïeul, auquel je dois reconnaissance et gratitude, m’ont permis de perpétuer la tradition familiale.

Concourson sur Layon, un terroir viticole issu du charbon..

Louis Jousset (1774-1840), un de mes lointains aïeux en ligne directe, était, comme quelques-uns de ses congénères du village, à la fois vigneron et mineur de fond. En effet Concourson, à la fin du XVIIIème siècle, vivait son âge d'or grâce à une économie locale assise sur deux activités apparemment sans point commun, mais en fait intimement liées parce que complémentaires : le vin et le charbon.

La vallée du Layon était alors une place forte du " bassin houiller de la Basse-Loire ". La veine anthracifère de l'ère primaire, dite Carbonifère supérieur, s'étire en fait de Concourson à l'est jusqu'aux portes de Nantes à l'ouest. D'une exploitation artisanale et superficielle remontant au XVème siècle, on était passé à une exploitation de type industriel au XVIIIème sous l'influence de puissantes compagnies financières à qui l'on confiait la concession. Afin d'accélérer le développement, la compagnie " Puissant et Morat ", alors concessionnaire, entreprit de canaliser notre rivière locale, le Layon, en vue d'acheminer la houille, et par la même occasion, le vin du cru jusqu'à la Loire pour accéder par voie fluviale aux ports atlantiques. La réalisation de cet ouvrage, inauguré en 1774, bénéficia largement du concours financier bienveillant de " Monsieur " frère du roi Louis XVI, futur roi Louis XVIII. C'est ainsi que le Layon prit pour la postérité la seconde dénomination de " Canal de Monsieur ". Grâce à ces nouvelles infrastructures, Concourson connut alors son apogée démographique et économique avec une population dépassant les 800 habitants (550 aujourd'hui).

Cependant l'exploitation de nos mines locales ne devait pas se révéler aussi fructueuse qu'on l'eût souhaité. Par suite de faillites, les concessionnaires se succédaient, les coups de grisou endeuillaient parfois la population et la concurrence exacerbée avec les puissants bassins houillers du Nord faisait rage. Enfin, la Révolution de 1789, aux lourdes conséquences humaines et matérielles, contribua à l'amorce d'un déclin irréversible de l'activité minière.

L'Anjou était complètement impliqué dans la tourmente des Guerres de Vendée. Concourson connut ainsi des épisodes sanglants entre Blancs et Bleus en 1793. Les ouvrages du canal (écluses et portes) ainsi que ceux des puits d'extraction furent gravement endommagés. Auparavant, en 1792, l'Assemblée législative, sous la menace de l'ennemi venu d'Autriche et de Prusse, avait décrété " La Patrie en danger ".

Fourrage, chevaux et hommes avaient été réquisitionnés pour aller combattre sur les frontières de l'Est. Dès lors, mon aïeul prit sa place dans l'Histoire : enrôlé dans l'armée révolutionnaire, Louis Jousset dut abandonner ses quelques arpents de vigne, et son emploi de mineur. L'activité minière locale connaissait alors une véritable décadence; on ne comptait plus que quatre ouvriers-mineurs sur le site de Concourson. Alors, le " citoyen-maire " du village, soutenu par le directeur de la compagnie minière du moment, envoya une solennelle requête auprès du " citoyen commissaire-ordonnateur de l'Armée de l'Ouest ", le dix-neuf vendémiaire de l'an 4 de la " République Française une et indivisible " (11-10-1796), afin de rapatrier notre fameux Louis Jousset ainsi que deux autres de ses collègues indispensables à la bonne marche du charbonnage local*. Nous ne savons pas si leur demande fut exaucée rapidement, mais mon aïeul revint bel et bien un jour au pays pour vivre en paix sa modeste destinée d'homme de la terre. 
Les vicissitudes économiques et humaines eurent définitivement raison de notre petite industrie charbonnière en 1870. Simultanément, ce fut aussi le début d'une période noire pour la viticulture qui faillit disparaître par la propagation du phylloxéra. Le vignoble de Concourson n'y échappa pas mais parvint à renaître des ses cendres au prix de gros efforts collectifs. 
Aujourd'hui, ce sont toujours les mêmes missions et passions qui m'animent pour vous présenter, cher client, mes délicieux vins d'Anjou, en attendant la 6 ème génération...